Je ne comprends pas pourquoi…


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Sommes-nous des Fantomes Fabrice Baudino



Nous sommes des fantômes revenus accomplir ce que nous avions manqué dans la vie précédente.
Nous devons rechercher l’objet qui nous échappa autrefois, réparer la faute énigmatique, payer la dette oubliée.
 
 
 
Samedi 11 janvier,
Je ne me sens pas malin. Une semaine effroyable. Je suis soufflé. J’encaisse les coups, ça n’arrête pas. Coup sur coup. Plus le temps d’écrire. Les phrases, je ne les trace plus que dans le vide où elles se dissipent.

Je suis un vide où, comme de la poussière dans un rai de lumière, virevoltent d’affligeants tracas que je prends pour le malheur : mes chaussettes trouées, le bruit des voisins, mon salaire insuffisant, mes petits échecs… rien dans le fond.
Voilà déjà trois ans que mon aimée est morte.
Je deviens son corps mort, je deviens la mort. J’annihile ce qui m’environne d’un souffle délétère, je fais le vide, je me vide.
A vingt et un an, Lara, pour se libérer de l’incessant feu d’exigences de sa famille, s’était passée une ceinture autour du cou qu’elle avait fixée à un crochet, dans les chiottes à la turque de l’appartement.
Un vrai soulagement, m’a-t-elle dit. Et ça fait pas mal ! elle a ajouté avec cette fierté agaçante des femmes de l’est.

Le crochet de fabrication arménienne avait rompu. Ses parents l’avaient retrouvée sur le carrelage, la tête en sang. Ils n’avaient fait aucun commentaire.
Ils avaient continué, sur le même rythme, de la vouloir la meilleure et de la traiter comme une moins que rien. Agonie de claques et d’insultes, elle émigra, ses diplômes sous le bras. Je l’ai séduite dans un bistrot, elle m’avait cru journaliste.
C’est vrai que ça doit soulager de se préparer à mourir.
 
Mardi 28 janvier,
Je reviens par les quais.
Il y a des platanes dont la claire peau distendue a des plis lâches et épais, haie infinie de troncs bombés très pâles et nus, presque blancs, des corps d’eau éblouissante sur laquelle miroite, comme une huile obscure, l’ombre verdâtre qui ronge mes poumons, l’insoutenable déchirure qui rétracte ma poitrine.
Cette allée de corps impudiques accompagne mes pauvres pas, l’inutile fatigue qui ne dissipe pas ma détresse
. Cette rangée de membres contrefaits plantés régulièrement le long du brouhaha des voitures, ces membres greffés et malades, brisés et ressoudés sans ordre, se tendent sur mon passage dans un élan anarchique et obscène.
De l’autre côté de la Seine, réfrénant une fureur extrême, quelques spectres noirs tiennent avec regret leurs bras maigres repliés. Je suis surpris qu’ils ne me frappent pas.
 
Mercredi 12 février,
Saint-Germain-en-Laye.
Franchi le portique, le sol est glaireux comme un renvoi de lait. Tout en haut d’une haie d’arbres, tout le long de cette rangée de coupes noires, de ces craquements de mains recroquevillées aux ongles raides, il y a une bande rougeoyante parfaitement horizontale à la base de laquelle luit une ligne verte. Les yeux écarquillés, j’interroge cette combustion immatérielle et régulière.
A l’entrée du petit bois, des doigts énormes, enflés et lustrés, rentrent dans la terre, des tiges obscènes se dressent où des fûts pénètrent le sol. Renversées, certaines jambes serrées retiennent je ne sais quel désir, d’autres s’ouvrent sur un creux de matière brune délitée dont la lisière, sur le devant, se bombe en façon de bas-ventre. Des brouillards verts baignent des fouillis de broussailles d’où jaillissent des gerbes d’arbrisseaux. Des nuées vertes embrasent des épidermes qui se dissolvent dans ce feu. Des crevasses sinueuses remontent à une vitesse vertigineuse des verges épaisses qui s’enfoncent à l’infini dans le ciel. Des carapaces d’écailles charbonneuses semblent, ainsi que des cuirasses japonaises, les éternelles protections des austères charpentes qui longent les sentes.
Je retourne vers le château orange. Dans l’allée principale, les troncs se boursouflent sous la poussée de têtes antiques, des genres de modillons qui percent et écartent les peaux grises en-dessous de grincements noueux, crevés de rameaux trop droits, comme étrangers. Une lumière sableuse efface doucement la perspective de la promenade. Je m’appuie à la rambarde, je m’oublie dans l’évaporation bleuissante des lointains.
Autrefois tout faisait sens, la moindre odeur de bois brûlé désignait je ne sais quel paradis ; aujourd’hui tout est vide. La beauté d’une forêt, la beauté de l’instant, il n’y a rien à en faire car elle n’a pas de signification. Je reste stupide face à elle, démuni, je n’arrive pas à la goûter pleinement.
 
Jeudi 5 mars,
Le temps n’existe pas. Une simple probabilité, une construction intellectuelle nourrie de la souffrance de ce qu’on imagine perdu (le passé) et du désir de le retrouver (l’avenir). Le temps ne se voit pas, il ne se touche pas, il ne se sent pas, c’est un concept sans réalité.
Rien de plus éprouvant que de griffer l’espace avec l’espoir de rayer la pellicule du présent pour faire réapparaître le passé, ou de la crever du poing pour chercher de la main à agripper quelque chose d’autrefois. L’instant n’a pas de durée. Impossible de me mouvoir dans l’instant. Enfermé dans l’instant. L’instant ça ne veut rien dire. L’instant se confond avec le lieu où je le pense. J’ai beau taper dans les murs, je suis incapable de conserver un moment d’avant, ne serait-ce que quelques… secondes. Ni d’attraper un peu d’avenir un peu plus tôt.
J’étouffe.
Champs-Elysées, Concorde, Tuileries. Les yeux disséminés sur les troncs anthracite me regardent, les peaux scarifiées s’ouvrent en plaies aux lèvres épaisses et redoublées semblables à des vagins de vache, et, entre les jambes dressées vers le ciel, entre les dépressions des aines, il y a le renflement du mont de vénus dont la fente couturée est encrassée de sang. Plus loin, les arbres sont immenses et leurs membres chaotiques montent et descendent en une gigue saccadée, ils dansent une danse qui me rend enfin heureux. Quelques instants.
Des écorces ressemblent à de gros planchers pourris, défoncés par des poussées invincibles de terre, grosses mottes entre les débris de bois putrides.
D’atroces excroissances mangées de gangrène me lèvent le coeur. Un arbre accroupi, les cuisses écartées, ouvre un oeil énorme.
 
Samedi 7 mars,
Sabah : j’use trois préservatifs.
Quelle importance ce que je suis, ce que j’ai été, face à l’imbécile clôture de l’instant ? Ai-je été heureux ou malheureux, ça ne change rien à l’instant, rien du tout. L’instant n’est qu’un instant, tous les instants se valent comme instants. L’instant est sans histoire, sans mémoire, sans projet.
J’appelle Ruth. Absente.
 
Dimanche 8 mars,
Je me presse, je suis nerveux, je ne veux pas voir tous ces arbres calcinés dont on a coupé je ne sais quoi. Des bouts de tuyaux rebiquent – des conduits sectionnés, des aortes peut-être – et tout au-dessus, il y a de grandes pattes velues d’araignée.
Je marche de plus en plus vite, j’aimerais ne pas regarder, tout mon corps vibre. Là, claires et lisses, les peaux grouillent de petites taches, là, elles sont gercées, fendues de tout leur long. Ici, se desquamant grossièrement, elles forment les plis lâches des couennes grasses des éléphants. Je détourne les yeux des branchages vigoureux aux veines saillantes, je fuis les tumeurs enflées piquées du bourgeonnement des furoncles, j’évite les aristocratiques tracés avec des touffes aériennes tout au bout, très haut. Je me sens fou, tout chaud et rouge, tendu.
 
Mercredi 25 mars,
La radasse du dessus m’emmerde, cette rare tapineuse, cette boîte à bites refilant sa vérole à plein temps, cette morue qui n’en peut plus de se faire dégraisser, a des horaires impossibles, elle dégage en une flatulence infinie un bruit incessant, c’est un envahissement ininterrompu de cris, de chocs, de musique, de télévision, c’est tout juste si je ne l’entends pas tailler des pipes.
Bonheur du silence.
Persistance rétinienne, persistance du sens de mes gestes. A la fin de mes gestes, quelque chose continue de résonner qui lui garde – qui accomplit – son sens initial.
Quelle est la dynamique qui fait que le sens ne se délite pas au fur et à mesure que je forme mes phrases, qu’il reste autre chose qu’un peu de poussière entre mes mains ? Pourquoi ne s’effritent-elles pas, à peine entamées, laissant mon élocution, ma pensée, mortes-nées ? Comment se fait-il que j’arrive à en parcourir le trajet, et, qu’une fois parcouru, quelque chose de ce trajet demeure, l’impression que j’ai effectivement dit quelque chose ?
Le temps ce serait donc quelque chose.
Cette dynamique c’est la dynamique de l’expulsion. Pour cracher une saloperie de tension, des mots se présentent tant bien que mal qui l’expriment. Tant que mon énoncé ne me satisfait pas, tant que je sens qu’on ne me comprend pas, la sale tension m’empoisonne que je reformule jusqu’à m’en débarrasser pour un certain temps.
Toute une vie pour se vider, la vie sert à se vider de la vie. Expirer est l’accomplissement de l’expression. Expier.
Je parle, je me défais de la présence fantomatique qui m’engorge, les mots, je les fais retentir très fort dehors pour que le fantôme prenne forme loin de moi et soit, dans le même temps, pulvérisé par leur bruit.
Avalanche qui emporte tout, le fracas des mots arrache le fantôme glaireux de mes chairs et l’entraîne en crachats de ma bouche. Les mots-pierres libèrent le terrain pour que les mots-rêves génèrent en mon sein tout un peuple de souffles, de bruissements d’ailes et de chants.
Je parle, je me vide, et je retrouve la réalité enfin débarrassée du fantôme, la réalité nue.
 
Dimanche 19 avril,
Des branchages géants, des boas énormes qui se dégagent d’un torse massif et nu, ondulent et fouettent l’air.
Au-dessus d’un tronc malade couvert d’outres de pu distendues, des bras ridés cinglent l’air brutalement.
 
Mardi 27 avril,
J’ai parfois la vague idée de ce que pourrait être le bonheur. Je ne me souviens pas de l’avoir ressenti auprès de quelqu’un, sauf peut-être au spectacle des femmes entre elles, de leurs jeux, de leurs cheveux dont elles agencent la folle liberté (un savoir-faire miraculeux), de leur nudité en-dessous de leur robe.
Cette impression se développe en moi quand je marche seul, en silence. Elle naît de détails, elle naît de ce qui demeure après une description : l’irrégulière matière d’un ciment lisse et gris, ce en quoi il existe en dehors des mots. Quand je parle, je fais signifier ce qui n’a pas de sens, je tente de maculer le réel de mes sales excrétions. Le réel reste intact, impossible à dire. Eprouver ce reste c’est éprouver mon être en tant qu’il échappe aux mots. L’expérience de cette liberté me rassure, elle est liberté face à la mort. Si les mots n’expriment que l’imaginaire que je projette sur le réel, ce reste vierge qui ne se dit pas, en dernière analyse moi-même comme réel, s’éprouve si léger, si immatériel, que je crois enfin à son indépendance absolue du sac de merde et de viande. Une lueur tremblant dans l’espace. Dans le choeur de Notre-Dame.
Le sexe de la femme, la vulve velue de la femelle, dénudé des apparats chéris par notre enfance (ces appendices ne tiennent pas plus sur elle que les mots sur le réel), la femme qui n’est que ça est initiation à la foi.
Ce sentiment ne dure – un bébé mort-né – pas plus de quelques instants.
 
Mercredi 8 avril,
Je traîne depuis quinze jours, je suis maladroit, je bouscule tout, je m’énerve, je m’ennuie. Je n’espère même plus la femme qui m’apaiserait. Seule la mort rôde autour de moi, brinquebalant son grand corps décharné. J’imagine qu’elle rit d’un rire édenté, comme dans les gravures.
Le matin, je suis imbécile plein de vie. Après midi, je suis désert que personne ne cultive – machine au conducteur mort. Le soir, un peu de foi filtre en moi.
Le matin, je nais, l’après-midi, je meurs, le soir je renais. La nuit j’essaie de rêver.
Je passe voir mon père.
 
Mercredi 6 mai,
Ça y est, j’ai loué une camionnette et je me suis débarrassé dans une décharge de tout ce qui aurait pu encombrer mon fils, après ma disparition. Je me suis rendu chez un notaire, j’ai réglé les détails du don de mes biens à mon fils, les deux appartements que j’ai vidés il y a une semaine et des portefeuilles d’actions.
J’ai acheté un pistolet.

Je me tirerai une balle dans le coeur à la Réunion, penché au-dessus d’un précipice surplombant des tourbillons qui engloutiront mon cadavre.
Je pars demain. !!!

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On le dit poète car il n’a plus toute sa tête par Fabrice Baudino


On le dit poète car il n’a plus toute sa tête-

Il s’exprime beaucoup car il n’a rien a dire-
On le défini poète pour se rassuré –
Il déballe sa culture car il est inculte-
On lui porte attention pour qu’il en ait.

On le dit poète car il n a plus
toute sa tête

Il est attiré par l’amour impossible pour ne pas Aimer-
On lui prête une intelligence alors qu’il est fauché-

On le dit poète car il n a plus toute sa tête –

Il fait croire aux autres ce qu’il n’est –
On lui dit avoir du talent sans doute pour se le confirmé-

Il se montre lumineux sans doute par pur obscurantisme-

On le dit poète car il n a plus toute sa tête.

On l évite pour mieux le rencontrer –
Il est trop obsédé par lui pour s’aimer assez.
On le protège pour ne pas trop l’ inquiéter

On le dit poète car il n a plus toute sa tete

Il se croit assez intéressant pour réellement intéressé-
On ne le croit plus sans doute pour qu il y croit->
On le dit poète car il n a plus toute sa tête

Il se dit illusionniste car sans illusions
On l aime pour ne pas le bercé d’hallucination

On le dit poète car il n a plus toute sa tête.

Il se dit etre ‘un mensonge qui dit la vérité ce n est pas de lui.
On le dit élégant pour qu il ne le soit quel ennui –

On le dit poète car il n a plus toute sa tête

Il croit savoir car il ne sait rien
On le regarde pour ne pas
l’ignorer

On le dit poète car il n a plus toute sa tête.

Il croit que le seul risque dans la vie est de ne pas en prendre
pour ne pas en prendre

On le dit poète car il n a plus toute sa tête.

On le dit tres en forme pour ne pas le fatiguer-
Il se croit marrant pour ne pas faire de peine.

On le vois serein pour ne pas trop l’affoler-
Il croit voir ce qu il ne voit pour ne surtout pas voir ce qu il
croit-

On le dit poète car il n a plus toute sa tête.

On le veux pour qu il nous fuit sans le vouloir_
Il pense trop ce qu il dit pour entendre ce qu il pense alors
pourquoi lui en vouloir.

On le dit poète car il n a plus toute sa tête

On le crois pour ne pas lui mentir sans doute-
Il vit pour ne pas vivre la vie qu il vit alors
On lui dit stop pour continuer a lui dire –

On le dit poète car il n a plus toute sa tête.
>
Il donne l impression de savoir ou il va- car il ne le sait
On lui laisse pensée qu il plait pour ne pas lui déplaire
>
> Il veux donner sans prendre pour ne pas etre pris
> On lui laisse croire qu il est libre pour ne pas qu il s attache
>
> On le dit poète car il n a plus toute sa tête
>
> Il hurle pour ne pas qu on l’ entende
> On lui porte espoir pour ne pas désespérer

> Il s interesse aux autres car il ne l ait
> On ne sais comment lui demandé car il ne sait répondre

On le dit poète car il n’a plus toute sa tête

Il se croit malade alors qu’en crise de guérison
On dénonce ses postures pour omettre son imposture

Il parle trop de lui pour ne pas trop parlé des autres

On le dit poète car il n a plus toute sa tete

Il croit qu il se mutile pour ne pas etre inutile
On lui pardonne comme le fou pour ne pas qu il le devienne

Il s enfuit sans fuir ce texte pour ne pas qu il ne s’inquiète et qu
il ne perde définitivement toute sa tete !
D une A droite/Gaucherie
On le dit poète –

Cette partition vient d’etre ecrite pas pour etre Aimer mais
juste pour etre jouer !

Fabrice Baudino.
Texte en pyramide
juillet 2013

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